Le déroulement du Grand Prix de France 1923

S’il est une course dont tout le monde parle, c’est indubitablement le Grand Prix de l’Automobile-Club de France. Tout le pays sait qui y participe, tous les constructeurs veulent le gagner, la presse en fait tous ses grands titres. C’est véritablement l’événement de l’année. Que Tours ait été choisie est déjà un honneur, mais si une voiture construite sur place et dont l’écusson du radiateur arbore les armes de la ville pouvait l’emporter, ce serait un triomphe.

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Toutes les voitures engagées se sont livrées à des essais sur le circuit retenu – les Rolland-Pilain les premières bien sûr – mais depuis le 10 juin il est interdit d’emprunter les routes sur lesquelles aura lieu la course à une vitesse supérieure à 40 km/h. Il faut éviter une détérioration de la chaussée, d’une part, et mettre fin à des essais de vitesse devenant de plus en plus dangereux sur routes ouvertes, d’autre part. En effet, les concurrents ne sont pas seuls à s’y livrer à des pointes de vitesse, beaucoup d’automobilistes viennent tenter d’y faire eux aussi « un temps » avec leur voiture de tourisme !

Seuls les engagés dans les différentes courses (motos, voitures de tourisme et voitures du Grand Prix) auront désormais le droit de venir s’entraîner, et ce du 17 au 22 juin uniquement, entre 4 h 30 et 7 h du matin. Des services de car sont organisés pour permettre aux tourangeaux d’aller assister à ces essais officiels. Mais les voitures vont au circuit par leurs propres moyens et les badauds sont nombreux à s’étonner de voir dans les rues de Tours ces engins à peine « un peu plus hauts que les trottoirs de notre rue Nationale », dit le journal La Dépêche, ajoutant: « les Voisin et les Bugatti ressemblent tout à fait à un fer à repasser ».

Le réputé folkloriste Jacques Marie Rougé prête sa plume au quotidien tourangeau et, parlant des petites communes rurales que sont La Membrolle et Semblançay, il écrit : «Alors les spectateurs apercevront peu de choses des entours. Toute leur attentive pensée sera fixée sur la route qui, pareille à un film, semblera comme dérouler sur un mobile ruban la vision fugitive des coureurs».

Le 19 juin, seules trois des voitures du Grand Prix ont participé aux essais, la Sunbeam de l’anglais Segrave et les deux Rolland-Pilain d’Hémery et de Guyot. Il y a trois tourangelles engagées et la troisième doit être aux mains de Wagner ou de Goux. Pour le moment, elle brille par son absence.

motos-gp1923Le dimanche 24 juin a lieu la première journée de courses, réservée aux motocyclettes. Le dimanche ler juillet c’est au tour des voitures de tourisme de concourir, l’évènement principal n’aura lieu que le lendemain. A la veille de la course, on est inquiet pour les Rolland-Pilain qui ont eu des ennuis de dernière heure. « Guyot a rompu une tête de bielle et Hémery a dû faire démonter sa voiture », nous dit La Dépêche, ajoutant : « notre firme tourangelle n’alignera que deux engins, Goux étant officiellement forfait ».

Rolland-Pilain Grand Prix ACF Tours 1923

Goux ne dispose pas en effet de sa voiture à moteur Schmid qui avait été engagée par Rolland-Pilain sous son nom et non sous celui du patron de S.R.O. France. En effet, si l’on se réfère à la plaquette de Claude Giraud sur l’histoire de S.R.O., la voiture partie d’Annecy par la route pour rejoindre Tours, est tombée en panne à Chevagne, entre Digoin et Moulins.

 

Le journal L’Auto donne une autre version des faits selon laquelle ce serait en cours d’essais que le moteur aurait été cassé. Quelle que soit la vérité, le résultat est identique ! De ce fait, Hémery peut récupérer son numéro fétiche, le 13, qui avait été attribué à Goux. On espère qu’il lui sera plus bénéfique qu’à Strasbourg.

Le lundi 2 juillet à l’aube, le public est déjà là, les tribunes sont pleines, et, malgré la cohue, M. Le Trocquer, Ministre des Travaux Publics, et M. Emile Grimaud, le préfet d’Indre et Loire, sont à pied d’oeuvre dès 7 heures (la leçon de Strasbourg a porté ses fruits !) alors que le départ n’est prévu qu’à 8 heures.

Ernest Friderich Bugatti T32Ce sont quinze voitures qui sont opposées à nos deux Rolland-Pilain : quatre Bugatti et quatre Voisin qui ont fait sensation en raison de leurs carrosseries aérodynamiques (et bien peu esthétiques, il faut l’avouer), une Delage, de ligne plus classique mais avec un moteur douze cylindres en V, et, chez les étrangers, trois redoutables Fiat et trois nouvelles Sunbeam.
Les Fiat restent sur leur victoire de 1922, les Sunbeam sont surnommées par les spécialistes les Fiat vertes, vertes parce que c’est la couleur attribuée en course aux concurrents anglais, Fiat parce que conçues par l’ingénieur Bertarione, père des italiennes de 1922. Le moteur de la Delage est surpuissant mais très complexe et l’on peut douter de sa fiabilité ; de plus avec une seule voiture engagée, fut elle aux mains de René Thomas, un autre vainqueur français d’Indianapolis, on ne peut pas nourrir d’espoirs démesurés.

1923_gp_de_acf_tours_andre_lefebvre_voisin_laboratoire_5thLes Voisin n’ont, sur le papier, aucune chance. Excepté leur carrosserie, ce sont plus des voitures de tourisme que de véritables voitures de course. Restent les quatre Bugatti dont les chances ne sont pas négligeables si un duel au sommet vient éliminer les Fiat et les Sunbeam. Quant à nos deux Rolland-Pilain, si les tourangeaux en font leurs favorites, certains spécialistes ne les mésestiment pas, craignant seulement que leur mise au point ne laisse encore à désirer.

Le départ est donné du lieu-dit La Noue-Guérinet, sur la Route Nationale 158, entre Neuillé- Pont-Pierre et La Membrolle. Regroupées à deux cents mètres des tribunes et de la ligne de départ, les dix-sept voitures s’élancent à huit heures vers La Membrolle, où un dangereux virage en épingle à cheveux, en plein bourg, leur fait emprunter la Nationale 159. Sorties des sinueuses voies de la petite commune, elles vont rencontrer un peu plus loin les « S » de l’Etang des Jumeaux, très périlleux également. La section suivante est plus facile et, au carrefour de la départementale 48, elles vont remonter vers le nord, traverser les rues de Semblançay et rejoindre la Nationale 158 à proximité de Neuillé-Pont-Pierre, pour la remprunter vers les tribunes, soit en direction de Tours. De forme triangulaire ce circuit développe 22,830 km.

1923gptours

Thomas et sa puissante Delage prennent la tête au départ, Guyot étant en quatrième position. Moins de dix minutes plus tard, la meute réapparaît, menée par la Fiat de Bordino. Les Rolland- Pilain de Guyot et Hémery sont respectivement huitième et dixième. L’italien roule très vite, sa moyenne est de 140 km/h, et au cinquième tour, si Guyot est remonté à la septième place, il a déjà sept minutes de retard sur le leader, tandis qu’Hémery est descendu d’un rang, avec plus de douze minutes de retard : au bout de moins d’une heure de course c’est déjà beaucoup. Hélas, cet écart est dû à des ennuis mécaniques et, au huitième tour, la Rolland-Pilain numéro 13 doit se retirer sur panne de pompe à huile.

Guyot, sur sa numéro 3, reste donc seul à porter les espoirs du public tourangeau et il le fait avec un certain bonheur. Au dixième tour, il est en quatrième position, à moins de sept minutes du premier, soit le même écart que cinq tours plus tôt, mais le premier a changé : Bordino a cassé son compresseur et c’est donc la Sunbeam de Lee Guinness qui a pris le commandement, devant les deux autres Fiat, groupées en dix secondes à quatre minutes de l’anglais.

La Rolland-Pilain se comporte brillamment et se maintient longtemps en quatrième position, se montrant, sans conteste, la plus rapide des françaises depuis l’abandon de la Delage au dixième tour. Au quinzième tour, la Sunbeam de tête a des ennuis d’embrayage et les deux Fiat prennent sa place, Guyot ne se trouvant plus qu’à quatre minutes du premier : tous les espoirs sont permis puisque la mi-course n’est pas encore atteinte. Effectivement, au dix-septième des trente-cinq tours, Guyot est pointé en deuxième position, à moins de trois minutes de la Fiat de Salamano. A vrai dire, cette deuxième place est un peu artificielle, car elle est due au jeu des arrêts de ravitaillement qui ne se produisent pas forcément au même moment pour tous les concurrents. Et en effet, s’arrêtant au tour suivant à son stand, Guyot réintègre sa quatrième place.
C’est sans doute à ce stade de la course que, selon un plan établi à l’avance, Emile Pilain donne à son pilote le signal convenu pour lui indiquer qu’il est temps de forcer son allure.

La bataille est acharnée entre Fiat et Sunbeam qui occupent tour à tour la première position et Guyot est bien placé, en embuscade, à six ou sept minutes de l’homme de tête. Au vingt-cinquième tour, il est toujours quatrième mais a perdu un peu de terrain, à neuf minutes du premier : il y a plus de quatre heures et demie que la course a débuté et il reste encore dix tours à parcourir, soit 228 kilomètres. Le combat auquel se livrent la Fiat de Salamano et les deux Sunbeam de Divo et Segrave a fait remonter la moyenne et l’on peut craindre (espérer ?) que leurs mécaniques n’en souffrent, ce qui pourait faire les affaires de la Rolland-Pilain.

Depuis maintenant cinq heures, la vaillante tourangelle est aux avant-postes. Dans les stands et dans les tribunes, le coeur des dirigeants et des mécaniciens de la place Rabelais bat de plus en plus fort. Tout au long du circuit se sont répartis les autres membres du personnel, ouvriers et employés, et chacun voit arriver le moment du triomphe tant attendu car, nul n’en doute, les trois étrangers vont s’épuiser et la française, la tourangelle, va les coiffer sur le poteau.

Au Grand Prix de 1914, c’est au cours du dix-huitième tour, après 650 kilomètres et plus de six heures de course, que s’était amorcé le deuil national que représentait la défaite de la Peugeot de Boillot. Ici, c’est au cours du vingt-huitième tour, après plus de 600 kilomètres et plus de cinq heures de course, que le public tourangeau va connaître la même désillusion : la pompe à huile de la Rolland-Pilain de Guyot a lâché ! Dès lors, peu importe quel sera le vainqueur !

A deux tours de la fin, la Fiat de tête est, elle aussi, contrainte à l’abandon, laissant la victoire à la Sunbeam de Segrave, au bout de 6 h 35 m. 19 s d’efforts, avec dix-neuf minutes d’avance devant son coéquipier Divo. La troisième est la Bugatti de Friedrich, qui franchit la ligne d’arrivée vingt-cinq minutes après le vainqueur, devançant de deux minutes la troisième Sunbeam.
La cinquième et dernière, la Voisin de Lefebvre, aura roulé une heure et quart de plus que la première car, en 1923 encore, la course n’est terminée que lorsque le dernier classé a effectué la totalité du parcours.

A titre de consolation, on peut dire que la Rolland-Pilain a été, et de très loin, la plus performante des françaises en piste ce jour-là. Le Moteur et Le Chauffeur Français rend hommage à la firme tourangelle en ces termes :
Guyot« Quant à Rolland-Pilain, il n’est pas exagéré de dire que le circuit de Touraine fut pour lui une belle journée. La chance ne fut jamais ses droits, mais n’oublions pas que Guyot jusqu’à mi-course fut le second derrière Fiat et qu’il frisa un moment la victoire, alors que la glorieuse incertitude du sport régnait en maîtresse pendant quelques tours.

Un accident stupide, la rupture d’un ressort de pompe à huile, lui enlève sa chance; mais ce que nous avons pu juger de la tenue de la voiture en course justifie les espoirs pour l’avenir.
De toutes les voitures du lot, la Rolland-Pilain était certainement celle qui avait les reprises les plus nettes, les plus franches et les plus foudroyantes. Nous ne savons pas meilleur compliment à faire à une voiture. Si nous ajoutons que Guyot, en vieux conducteur et en fin mécanicien, a toujours mené « en dedans », c’est-à-dire qu’il a systématiquement évité de demander à sa voiture toutes ses possibilités, nous avons assez indiqué que la marque Rolland-Pilain est de celles qui doivent un jour inscrire leur nom au palmarès. »

La revue anglaise The Autocar, après le combat dantesque qui avait vu le k.o. infligé à Fiat par Sunbeam, qualifiait cette course de « the most thrilling Grand Prix ever seen ». Les supporters de l’équipe tourangelle, malgré leur déception finale, pourraient faire leur cette appréciation et la traduire de façon un peu libre par « le plus excitant de tous les Grands Prix disputés par Rolland-Pilain ».

Extrait « Rolland Pilain – La voiture des As, l’As des voitures »
Claude Rouxel, Gilles Blanchet
Editions Page de Garde

Pos. No. Pilote Automobile Nbre. tours Temps/abandon
1 12 Henry Segrave Sunbeam 35 6 h 35 min 19 s 6
2 7 Albert Divo Sunbeam 35 6 h 54 min 25 s 8
3 6 Ernest Friedrich Bugatti T32 35 7 h 00 min 22 s 4
4 2 Kenelm Lee Guiness Sunbeam 35 7 h 02 min 3 s
5 10 André Lefèbvre Voisin Laboratoire C6 35 7 h 50 min 29 s 2
Abd. 14 Carlo Salamano Fiat 805 32 Moteur
Abd. 5 Arthur Duray Voisin Laboratoire C6 29
Abd. 3 Albert Guyot Rolland-Pilain 28
Abd. 15 Henri Rougier Voisin Laboratoire C6 19
Abd. 9 Enrico Giaccone Fiat 805 16 Moteur
Abd. 18 Prince de Cystria Bugatti T32 12
Abd. 1 René Thomas Delage 2LCV 8 Réservoir d’essence
Abd. 13 Victor Hémery Rolland-Pilain 7 Pompe à carburant
Abd. 4 Pietro Bordino Fiat 805 7 Moteur
Abd. 16 Pierre Marco Bugatti T32 3
Abd. 11 Pierre de Vizcaya Bugatti T32 0 Accident
Dsq. 17 André Morel Voisin Laboratoire C6 8
Np. 8 Jules Goux Rolland-Pilain

 

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